Kirghizstan Tadjikistan

Été 2011- Partie seule pour deux mois en Asie Centrale, sans plan ni matériel, j’ai rencontré une Coréenne qui avait un réchaud, un Écossais qui avait une tente, un Anglais qui avait une canne à pêche, un Français qui avait de beaux yeux et une Polonaise qui avait la banane. Assez pour improviser trois treks en autonomie dans le Tien Shan kirghize et le Pamir tadjik, là où les cartes s’arrêtent … et où l’aventure commence !

CHAPITRE 1

L’EQUIPE DES CHAUSSETTES FONDUES AU COL ALAMEDIN

Sous les grappes de raisin poussiéreuses qui pendaient à la tonnelle de l’auberge écrasée de chaleur se tenait une grande réunion d’univers. Rien d’étonnant : cela fait des millénaires que l’Asie Centrale est le lieu où les univers se donnent rendez-vous. Des Grecs aux Perses, en passant par les Ottomans, les Seljoukides, les Timourides, les Mongols, les Soviétiques et, plus récemment, les voyageurs occidentaux au long cours… Des Tchèques qui pédalent du désert kazakh au désert mongol, des motards polonais qui traversent la Turquie, le Caucase et l’Iran couverts de cuir et de poussière, et même un couple de cyclistes lesbiennes canadiennes qui roulent de Chine jusqu’en France.

Les univers se croisent à Bishkek, capitale du Kirghizstan. Sous les raisins de la tonnelle du Sakura Guest House, très exactement. Dans la cour, en bas. Certains attendent des visas iraniens qui ne viennent pas, d’autres se renseignent pour le permis du Badakhchan autonome qui s’obtient dans un bâtiment introuvable à l’autre bout de la ville, ou d’autres encore pestent contre l’Ambassade uzbèque qui avait promis les laisser-passer pour vendredi, mais finalement ce ne sera pas avant lundi, donc tout un week-end à perdre à Bishkek, ville post-soviétique endormie où l’attraction la plus intéressante est la fontaine colorée. Alors, pour tuer le temps dans la cour de l’auberge, on parle d’Inde éternelle et de ses habitants qui nous énerveront éternellement, de Kashgar le village ouigur assoupi devenue ville chinoise frénétique, de la vallée de Hunza désormais désertée par les alpinistes et colonisée par les djihadistes, des flics qui contrôlent les bouches de métro à Dushanbé et en profitent pour racketter, des routes qui n’existent pas et en profitent pour nous narguer, des cols qui pourraient passer si… des treks qu’on pourrait faire si … On sort une carte ?

Min, une jeune Coréenne enthousiaste qui faisait la route seule de Séoul à Madrid, Alex, un Ecossais tout en os et en muscle, qui cherchait des pics de calcaire et d’adrénaline du Sichuan à l’Anatolie centrale, et moi, qui me croyais projetée vingt ans en arrière, quand je promenais ma faim d’horizons sur les routes du Pakistan à la Malaisie, nous nous sommes penchés ensemble au-dessus d’une carte russe au 1:100 000ème. Ce fut une grave erreur. Les caractères cyrilliques émanent des propriétés hypnotiques.

– Là, regardez, il y a une vallée qui semble monter à ce col, qui redescendrait vers… Bon, après on voit pas, ça sort de la carte. Ça vous tente ? proposa Alex.

Je ne connaissais pas encore ce grand escogriffe chauve aux oreilles décollées, dont le regard bleu semblait si inoffensif. Sortir de la carte ? Comme on sort de prison ? Je n’en demandais pas tant à la Khirgizie.

Le plan fut savamment élaboré autour d’un plov (riz et viande) pris sur des tables hautes où l’on s’assoit en tailleur en chaussettes, et où, dans la fumée des brochettes, le Lonely Planet nous apprit que la région que nous espérions atteindre est, je cite :« un trou noir » et que « le voyageur attendant un hypothétique transport, trouvera du réconfort dans la contemplation de magnifiques paysages ». Exactement ce qu’il nous faut. Quelques verres de vodka plus tard -pour mieux apprécier le trou noir- le plan est arrêté : dans le massif d’Alatoo, non loin de Bishkek, nous remonterons une vallée (que l’on reconnaîtra à la présence de sources chaudes), jusqu’au col Alamedin (on a le nom du col, c’est l’essentiel) marqué 3.964 m sur la carte ( à moins que ce ne soit l’altitude du pic voisin, la carte est trop petite, difficile à dire… Ceci dit, à cette altitude il y aura sûrement de la neige, prévoir habits chauds), et après il suffira de descendre une vallée au sud (hors carte) où une piste devrait logiquement rejoindre le village de Susamir (distance estimée : 20 à 30 kms d’après l’échelle et Alex). Prévoir un jour de plus de nourriture, comme marge de sécurité. Bref, un trek savamment préparé de trois jours. Bon, peut-être quatre.

Le jour du départ, il pleut à verse. Chancelant sous nos gros sacs à dos, nous avançons péniblement entre les mélèzes dégoulinants et les oignons sauvages détrempés. Il faut traverser une rivière à gué. On se déchausse, on avance pieds nus dans l’eau glacée jusqu’aux genoux. D’abord un pied, beaucoup de courant, puis un autre, surtout ne pas glisser. Je glisse. Pieds trempés. Je sors de la rivière. Je passe, shplok, shplok, devant un bâtiment sinistre qui arbore un panneau en russe que j’arrive à déchiffrer: « bassine ». Ah, les sources chaudes ! Chaudes peut-être, mais fermées. Nous nous réchauffons le cœur comme nous pouvons : au moins, nous sommes dans la bonne vallée. Rassurés, nous montons jusqu’au camp de ce soir, sous les pins, dans un lieu qui a failli être idyllique, n’eût été la pluie battante. Pendant que je réchauffe mes pieds dans le sac de couchage, Min et Alex réussissent à allumer un feu avec beaucoup de patience et une page du Lonely Planet. On a oublié le papier journal. Je fais sécher mes belles chaussettes en laine de chèvre au feu… et les brûle ! Pour dérider l’ambiance morose, Alex ne trouve rien de mieux que de plaisanter sur l’outil technique qu’il a entre les jambes, qui lui sert, dit-il, d’altimètre. Je souris. J’ai de la chance d’avoir rencontré ces deux compagnons, on marche bien, on plaisante bien, on s’entend bien. Min cuisine, Alex organise et moi j’approuve. On a réparti les tâches.

Le lendemain, je renfile mes chaussettes très trouées et très humides, en utilisant la technique dite « des porteurs pakistanais ». En expédition au Pakistan, pour marcher sur les glaciers, j’avais vu nos porteurs enfiler les pieds dans des sacs plastiques, entre les chaussettes et les chaussures. A conditions extrêmes, technique extrême. La pente se raidit, les arbres se raréfient, la pluie faiblit. Sur une suggestion d’Alex, nous portons du bois mort en travers des sacs à dos, en prévision du feu au camp, car nous avons dépassé l’étage des forêts.

Ce soir, nous avons tous les chaussettes trempées, ce qui révèle une cohérence croissante de l’équipe. Six chaussettes sèchent autour des flammes… et prennent feu ! Ce n’est plus de la cohérence, c’est de la fusion. Les six chaussettes ont fondu. Et même une chaussure d’Alex, qui tient à nous prouver qui est le chef d’équipe. Une équipe que nous baptisons aussitôt « The Melted Socks Team ». Désormais, il y a les Red Sox, une équipe américaine de baseball, et les Melted Socks, une équipe internationale de trekking.

Le jour suivant se lève sur un ciel lavé, grand beau. Nous remontons une longue moraine de gros rochers, en suivant de vieux crottins de cheval. Nous sommes seuls dans l’immensité. Autour de nous, les sommets nous envoient des étincelles. Je commence à croire au col qui se profile au-dessus de nous. J’inspire profondément l’air de l’aventure, gourmande de sa morsure.

Nous prenons pied sur le glacier. La neige est molle. A la trace, Alex  enfonce parfois jusqu’aux cuisses. Pas de souci, j’ai mon équipement technique : sacs plastique sur chaussettes fondues, dans des pédules qui se sont décousus sur le côté. Pour l’instant, c’est plutôt la morsure du froid aux pieds… Nous atteignons enfin le col battu par les vents. Alamedin, nous y sommes ! 3.964m d’après notre carte, 3.920m à l’altimètre d’Alex et à son altimètre secret, on ne sait pas, mais on suppose beaucoup moins. Seuls êtres humains à perte de vue, tous trois perchés au-dessus d’une vallée inconnue qui nous tend les bras, nous hurlons notre bonheur à plein poumons au vent glacial qui claque et emporte nos cris au-dessus de la mer de sommets enneigés. Plus aucune trace d’humain, d’animaux ni de sentier.

Nous nous laissons glisser dans la neige, jusqu’aux vertes prairies où serpentent des torrents bordés de sphaignes vert tendre, velouté, dans la lumière dorée d’un soleil qui n’en finit pas de se coucher. Il faut savoir qu’au Kirghizstan, le soleil rechigne à se coucher et retarde le moment, comme un enfant. Alors, il étire le temps et rase l’horizon pendant des heures, inondant le paysage d’une lumière de résine tiède. Ce soir, notre maison de toile vogue sur un océan de lumière qui coule sur l’herbe rase. Un océan qui ne mouille pas les pieds, c’est appréciable. Les pieds en éventail dans nos chaussettes fondues, la Melted Socks Team savoure un grand moment de vie qui coule un peu plus fort. Nous croyions être sortis d’affaire.

Le lendemain, accompagnés de sifflements de marmottes invisibles, nous descendons des prairies tapissées d’edelweiss, jusqu’à la grande vallée que nous devinons, qui devrait être celle qui nous ramènera à la civilisation Inchallah. L’heure est grave. C’est ici que nous sortons de la carte. Ici, nous pénétrons dans l’aventure. Au bout de la deuxième heure de marche, je meurs de faim. C’est notre dernier jour de bouffe, nous avons aussi fini le PQ : l’angoisse point. Un cavalier Kirghize au chapeau pointu, le chapeau traditionnel de feutre blanc brodé de noir, surgit de nulle part à point nommé, aussi surpris que nous de rencontrer âme qui vive dans cette vallée d’altitude.

– Koumis ? fait-il en pointant une direction du doigt. Il nous invite à un lait de jument fermenté dans sa yourte qui doit être par là-bas. Nous avons rejoint l’étage des alpages, où quelques familles Kirghizes passent l’estive.

– Davaï ! (allez, on y va), répond-on. Mieux vaut mourir d’une cuite au koumis que de soif.

Dans la yourte, toute la famille s’empresse de nous faire honneur et nous nous retrouvons assis sur les tapis, devant certes du koumis aigrelet et rance, mais aussi des pains fumants délicieux, des bols de crème et de confiture. Nomades, rois de l’hospitalité, je prie pour vos moutons. Quand on explique qu’on voudrait leur acheter du pain, la Mamie nous en fourre deux dans les bras et refuse qu’on la paie. Je prie aussi pour vos juments. Avant de partir, je pose une petite question en russe. Au fait ?

– Susamir : skolka kilometer ? (combien de kilomètres?) « 

Le patriarche dessine un chiffre sur le sol. 70. Non, impossible, j’ai mal dû prononcer mon « skolka », je recommence. Même chiffre sur le sol. Non, impossible, il a mal dû dessiner le 7, c’est un 1. Je recommence. Un beau 7, parfaitement clair. Ah. On se regarde, Min, Alex et moi, hébétés. 70 kms encore à pied ? Nous sortons de la yourte rassasiés, mais sonnés. Nous marchons jusqu’au soir, Alex loin devant, Min et moi traînons derrière, en plein trou noir. Mon genou gauche me fait mal, mon tendon d’Achille gauche me tire, j’ai des ampoules, je sens que Min est sur le point de flancher, Alex s’énerve. Ce soir, alors que nous mastiquons lentement notre pain d’alpage en silence, le camp ne vogue pas, il fait naufrage.

Le lendemain, il ne reste plus qu’un pain. C’est le moment de trouver du réconfort dans la contemplation de magnifiques paysages. D’innombrables torrents dévalent le velours des prairies émaillées d’orchidées sauvages et d’asters violets et orange. De doux vallons rebondissent à perte de vue, sous les ombres des nuages qui caracolent sur les flancs d’herbe. Pas nous. Nous ne caracolons pas. Nous mettons péniblement un pied devant l’autre. Nous marchons dans un paysage vierge de toute trace de civilisation. Et c’est justement ce qui nous désole, Min et moi. Les aventurières poussent un cri de joie quand elles identifient des traces de pneu sur la piste. Aha, on tente le stop ? Bien sûr, dès qu’on verra une voiture… Pour se donner du courage, on chante, sur l’air de Dylan : « How many socks must we melt, before we get to Susamir ? », puis sur l’air des Doors « Show me the way to the next épicerie », puis quelques heures plus loin, on tombe sur une yourte … et DEUX voitures garées à côté! Alors s’engage une longue discussion en russe et en mains:

– Susamir ? Machina (voiture)? je demande innocemment

– Niet benzine, répond un homme au visage buriné. Ah, ça je comprends. Il nous explique qu’il part à la chasse en montagne ( trois gestes : cornes sur la tête, fusil en joue, là-haut), devrait descendre vers midi ( trois gestes : soleil, midi sur la montre, descendre) et rentrer à Susamir en voiture (geste : tenir un volant). OK, c’est clair. On attend. La femme du chasseur, fichu et robe rouge écarlate, nous invite à un plat de langman ( soupe de nouilles à la viande). O chasseurs, merci, je prie pour vos antilopes. On attend. On fait notre lessive dans la rivière. On attend. Elle a le temps de sécher. On attend. Le soleil est droit dans le ciel, midi. Alex en a assez d’attendre, il décide de partir à pied. Min et moi décidons de continuer à croire aux deus ex-machina. On reste. Reverrons-nous Alex un jour ? A Susamir, Inchallah ? Un membre de l’équipe des chaussettes fondues disparaît à l’horizon, tandis que les deux autres se disent qu’elles ont bien eu raison quand une autre voiture débarque dans un nuage de poussière, espoir, la porte s’ouvre… et le chauffeur s’écroule par terre, ivre mort, fin de l’espoir. Les Dieux des machina forcent un peu sur la vodka, par ici.

Nous décidons d’abandonner les chasseurs, pour nous rapprocher des pêcheurs. Plus loin au bord de la rivière, Min a repéré un 4×4 flambant neuf (comment font-ils pour se payer de tels véhicules ? Mafia ?) Ils acceptent de nous amener à Susamir après la pêche. Pour fêter ça, ils sortent une nappe sur les galets, six verres et une bouteille de vodka ! Je prétends avoir mal au ventre, pour rester sobre, au cas où, tandis que Min boit trois verres, pour les amadouer, au cas où. Partage des tâches, travail d’équipe. Nous nous retrouvons coincées sur la banquette arrière du 4×4 de pêcheurs qui ne me disent rien qui vaille, mais comme chacun sait, dans les trous noirs, le choix des chauffeurs est restreint. Le nôtre, outre la piste, regarde un DVD de kung-fu, estimant sans doute qu’il ne sert à rien de regarder une piste qui existe si peu. Jusque là, tout va bien. A sa droite, un jeune graisse ses bottes et son fusil tandis qu’un gros du ventre nous dit qu’il est « inspektor », sans qu’on comprenne bien de quoi. Et à côté de nous, tout près, beaucoup trop près : un zombie et l’odeur de la tombe dont il vient de sortir pour aller s’en jeter un petit dernier… L’alcool n’a conservé qu’une dent qui tremblote en haut et une qui chancelle en bas. Ravi, il tente de tripoter Min, qui coince son énorme sac à dos entre elle et lui. C’est ainsi que s’écoulent les longues heures d’un rodéo aussi rocambolesque que redoutable, à zigzaguer sur la piste avec un fusil graissé, agrémentées de détours soudains « pour chasser l’antilope » ( geste des cornes et – oui oui on sait, mais est-ce vraiment la direction de Susamir ?), d’arrêts fréquents dans des yourtes où l’inspektor inspecte surtout la vodka, et de coups que je donne régulièrement sur les mains baladeuses du mort vivant qui n’est toujours pas mort. J’hésite à sauter en route, mais Min somnole, n’émergeant que pour vérifier qu’on se dirige toujours vers « Susamir ?Susamir ?», de sa petite voix charmante.

Nous arrivons à une nouvelle yourte. Tiens, il y a longtemps qu’on n’avait pas bu de vodka. Servie avec du chaï, de la crème et du pain, par un vieux couple magnifique, qui dégage une sérénité dont nous avons bien besoin. J’en avale quelques gorgées, avec mon thé fumant. Soudain l’inspektor se lève, sort de la yourte, nous fait un grand signe en montant dans son 4X4 : « Bye bye ! » Quoi ? Et nous ? Et Susamir ? Réflexion faite, on est bien ici, sans zombie, ni pêcheur ni inspecteur. Après toutes ces émotions, nous nous sentons à nouveau en confiance. Min et moi respirons un bon coup, et échangeons un sourire avec ce couple de vieux nomades qui nous a manifestement adoptées.

Nous avons échoué dans une yourte d’alpage, aux murs tendus de tapis, tenue avec une âpreté frugale qui rassure. Dedans, c’est la paix dans le monde. Et dehors, c’est la beauté. C’est les heures d’éternité dorées où le soleil liquéfie le vert de l’herbe en une lumière de bronze liquide qui baigne trois yourtes blotties au pied de collines joufflues. Le monde a retrouvé son ordre, je me réconcilie avec la vie. Et si je passais l’été ici finalement ? Avec Olkam, une fermière solide aux dents en or et Arpaï, bottes de cuir et regard doux sous son chapeau Kirghize. C’est l’heure de la traite. Arpaï part à cheval rabattre le troupeau qui broutait alentour. Il amène les poulains sous leur mère pour enclencher la lactation, avant de les retirer pour laisser place à Olkam, qui s’agenouille avec un seau, sur un genou auquel elle a attaché un morceau de pneu. Il lui chasse les mouches, leur tendresse me touche.

Rentrée à la yourte, Olkam vide le lait de jument dans une baratte en bois et s’apprête à baratter avec un bâton, qui, je l’apprends, se dit « bishkek » en khirghize. Ah bon, comme la capitale ? J’ai une subite révélation concernant la trilogie « jument-lait-koumis », qui m’apparaît soudain dans toute sa dimension mythologique et patriotique. Je propose à Olkam de l’aider, elle me fourre le bishkek dans les mains et s’en va. Je baratte. Consciente de mon rôle mythologique et patriotique, je m’applique. Me voilà dans une yourte quelque part au Kirghizstan, en train de baratter du koumis avec un bishkek. Une nouvelle compétence que je ne manquerai pas d’ajouter à mon CV… De temps en temps Olkam fait une apparition, soulève le rideau de la yourte, et d’un geste du menton me demande si tout va bien, oui, oui, réponds-je en lui tendant le bishkek, non non, continue, me fait-elle signe, en disparaissant. Ah. Je proposais d’aider, croyant que ça durait une dizaine de minutes… Non, le mythe national se baratte pendant une demi-heure. Et encore, je sens au regard qu’Olkam me lance que c’est bâclé.

Sur ce, qui voit-on débarquer ? Alex, en sueur, qui a marché toute la journée. Je l’avais presque oublié. Mais pas Min, qui lui saute au cou en pleurant. C’est la fête, et même si je doute que nos hôtes soient sensibles à la reformation de l’équipe internationale des chaussettes fondues, ils nous préparent un festin pour ce soir. Enfin, leur idée d’un festin. Heureusement, il fait nuit, il n’y a pas d’électricité et on ne voit pas ce qu’on mange. Rien que l’odeur… C’est de la viande de mouton, c’est certain. Mais quel morceau ? Sûrement les meilleurs, qu’Arpaï nous sert cérémonieusement, selon un protocole où l’invité le plus distingué reçoit le morceau de choix. En l’occurrence Alex se retrouve avec le truc le plus gélatineux et le plus blanchâtre. De la jello anglaise en version gore. Ça tremblote pareillement dans l’assiette, mais l’odeur…

– Du gras de cul de mouton, précise Min qui a déjà vu ça en Corée, un mets de gourmet.

Sans doute, mais ça ne va pas être possible pour moi, je reconnais humblement que ne suis pas assez raffinée. Dans l’obscurité, je refile discrètement ma jello au gras de cul à Min. Comme nous ne finissons pas la soupe de tripe en dessert, Olkam nous la ressert le lendemain au petit dej. Finalement, je ne vais peut-être pas passer mon été ici…

Nous décidons de partir le lendemain matin, non par souci gastronomique, mais parce que Min doit retourner à Bishkek chercher son visa pour l’Ouzbekistan. En fait, elle est pressée, et n’avait entrepris ce trek que pour passer le temps en attendant les fonctionnaires de l’ambassade. Les fonctionnaires ont beau être lents, nous les avons largement dépassés en lenteur. Sur la photo de famille que nous avons prise sur le seuil de la yourte d’Olkam et Arpaï avant de partir, le membre le plus officiel se tenait au centre : le cheval ! 

Après quelques heures de marche seulement, nous finissons par trouver une voiture, dont nous payons le chauffeur, pour nous amener à Susamir, village tant espéré. Notre virée aura duré sept jours finalement, mais on ne saura jamais le nombre de kilomètres parcourus par l’équipe des chaussettes fondues dans l’interminable vallée de Karakol…

Nous nous faisons déposer devant un « homestay », une maison qui accueille des voyageurs. On pousse la porte de la palissade et on pénètre dans un petit paradis propret, une cour, un puits, une maisonnette bleue et blanche tenue par un vieux couple avec qui nous n’avons aucune langue en commun, ce qui ne nous empêchera pas d’avoir de longues conversations. La dame aux yeux très bridés, dont je n’ai jamais pu apprendre le nom, court nous faire chauffer de l’eau pour une douche dans le sauna. Son mari, Bayaner, a le visage noble des intellectuels revenus de tout. Quand je lui dis que je suis française, il me dit qu’il a lu Douma. Douma, un grand écrivain français ? Non je ne vois pas… Et il fait mine de se mettre en garde. Ah, Dumas, les trois mousquetaires ! Da, da, il me sort le livre en russe de sa bibliothèque, ainsi que Balzac. Il se dit économiste. « Et vous? » je demande à sa femme. Elle rit, faisant signe que rien, elle n’est rien. Son mari proteste vigoureusement, me montrant un pot de confiture : c’est elle qui l’a faite, le pain, c’est elle aussi. Je suis admirative que cet homme ait compris la valeur économique du travail des femmes. C’est peu courant, même en France. J’ai affaire à un vrai économiste ! Et ce soir, nous avons droit à de vrais lits, avec de vrais édredons fleuris. Un vrai luxe.
Min nous quitta là, pour rallier l’Europe par les routes, en commençant par l’Ouzbekistan. Je l’ai revue en France quatre mois plus tard, elle était tombée amoureuse d’un motard Cassidain rencontré en Cappadoce.
Après deux journées chez nos économistes de Susamir exclusivement composées de douches, saunas, pilates, siestes et légumes, Alex sentit quelques fourmis chatouiller ses chaussettes rapiécées. Il s’empara de la carte : « Et si, toi et moi ?… » Tous mes voyants virèrent à l’alerte rouge.

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